Après t’avoir partagé en exclusivité le sujet dès les premières minutes suivant la fin de l’épreuve ce matin, Major Prépa te propose désormais une analyse complète du premier sujet, consacré à « juger », afin d’en comprendre les enjeux, l’esprit et les principales attentes du jury. Ce sujet fera également l’objet d’une analyse plus approfondi ce soir lors de notre live de débrief des concours !
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Avant de commencer, n’hésite pas à télécharger le corrigé de cette épreuve de culture générale ECRICOME 2026 (thème “juger”) en remplissant le formulaire qui suit :
L’analyse du sujet sur “juger” – ECRICOME Culture Générale 2026
Le sujet ECRICOME tombé ce matin, “De quoi ne peut-on juger ?“, est tout à fait classique, et ne devait donc à ce titre pas poser de difficulté particulière. Il invitait à penser les limites du jugement, ce qui vous permettait de trouver très rapidement la problématique : la tension résidait ainsi entre, d’une part, la nécessité de penser les limites de nos jugements, et, d’autre part, la difficulté de penser ces limites qui, par définition, échappent à la pensée. Autrement dit, comment pourrions-nous délimiter le domaine de légitimité du jugement alors même que cela exige déjà de savoir ce dont on peut juger ou non ?
NB : Tous nos corrigés/analyses sont rédigés sans IA, par des professeurs experts dans la matière, conscients des attendus du programme ECG/ECT.
Juger légitimement : délimiter le domaine du jugement
Si l’on analyse rigoureusement les termes du sujet, on doit en effet s’arrêter sur ce “quoi” qu’il s’agit de juger. Il s’agit ici de déterminer l’objet légitime de nos jugements, c’est-à-dire ce sur quoi il est possible d’émettre un jugement. Si l’on reprend la définition traditionnelle de “Juger”, qui correspond à sa définition logique dans l’Organon d’Aristote, juger consiste à attribuer un prédicat (P) à un sujet (S) : par exemple, “ce chien (S) est grand (B)”. On peut alors appliquer cela aux jugements esthétiques (“ce chien (S) est beau (P)”), moraux (“cet acte (S), est bon (P)”), et juridiques (“cet acte (S) est légal (P)”).
Dans les quatre cas (domaines de la connaissance, du goût, du moral, et du légal), le sujet est par définition l’objet de notre jugement : on juge qu’il est de telle ou telle manière en lui attribuant un prédicat. Le libellé de ce matin présupposait donc qu’il existe des sujets auxquels aucun prédicats ne peut être attribué, parce qu’il serait impossible, en vertu de raisons qu’il s’agissait d’éclairer, d’établir un rapport entre eux.
Pour justifier ce présupposé, l’on peut prendre l’exemple classique de Dieu, qui fait l’objet, dans la Critique de la raison pure de Kant, de ce qu’il nomme une antinomie : je peux aussi bien attribuer au sujet “Dieu” le prédicat “existe” que le prédicat “n’existe pas” (Dialectique transcendantale). Cela signifie donc que Dieu est un objet hors du domaine du jugement possible, puisque je peux aussi bien postuler qu’il existe (P1), en ayant de très bonnes raisons de le croire, que postuler qu’il n’existe pas (P2). Puisque P1 et P2 sont également possibles, mais que je ne peux prouver ni l’un, ni l’autre selon Kant, alors je ne peux, légitimement, juger de l’existence de Dieu.
Il fallait ainsi éviter de commettre un faux sur le sujet : il n’invitait pas à penser ce qui n’existe pas, mais ce qui ne peut être jugé, ce qui est très différent. Ce n’est pas parce que je ne peux attribuer un prédicat à un sujet que ce sujet n’existe pas : je ne peux justement pas dire d’un objet injugeable qu’il n’existe pas, puisque son existence même doit déjà faire l’objet d’un jugement, qu’il m’est impossible de prononcer. Il fallait donc intégrer à votre réflexion aussi bien ce dont on ne peut juger l’existence (par exemple, Dieu, l’âme et l’éternité du monde pour Kant) que ce dont l’existence est avérée, mais le jugement impossible (par exemple, certains phénomènes naturels chez les sceptiques). Il fallait donc procéder à une analyse rigoureuse du sujet, qui implique également de distinguer deux sens de ce “peut-on”.
Capacité et possibilité : les deux sens du “peut-on juger“
Une fois que l’on a compris que le sujet invitait à interroger les limites de notre pouvoir de juger, il fallait en effet également comprendre que ce pouvoir (“peut-on”) se déclinait en deux sens : la capacité et la possibilité. Le premier est de l’ordre du fait, et le deuxième du droit : la capacité de juger correspond à notre capacité physique, matérielle, réelle de le faire, et la possibilité de juger correspond à notre légitimité à le faire.
Autrement dit, “De quoi peut-on juger ?” interrogeait notre capacité réelle de juger (par exemple, en déçà d’objets transcendants tels que Dieu), en s’intéressant très concrètement aux facultés qui nous permettent de juger et à leurs limites, tout en nous invitant à expliquer pourquoi, en vertu de ces limites, il est légitime (ou non !) de continuer à vouloir juger. Votre analyse devait donc prendre en compte ce double sens du “peut-on”, qui est du reste très classique et vous permettait, comme dans le plan que nous vous proposons, de construire vos parties.
Or, la nuance est aussi présente dans le terme “Juger” lui-même. Bien sûr, comme nous l’avons vu, l’acte de “juger” est d’abord un acte logique. Mais il concerne en fait tout acte de pensée en général, et donc également des domaines moins restreints que ceux de la connaissance. S’il y a bien évidemment des objets qu’on ne peut connaître, cela ne signifie donc pas qu’on ne peut rien penser d’eux : Dieu, pour Kant, peut être pensé même s’il ne peut être connu : on peut donc en juger, d’une certaine manière, ne serait-ce que sur le mode de la foi, qui reste une forme de jugement. Cette distinction entre connaître et penser vous permettait ainsi de proposer une analyse fine du sujet, en remarquant que si le domaine du jugement de connaissance est limité, ce n’est peut-être pas le cas de tous les domaines du jugement.
La mise en tension du sujet consistait alors à subsumer tous les types de jugements sous une problématique commune, en remarquant que quand bien même certains domaines du jugement étaient limités, et d’autres non, le fait même de juger de leurs possibles limites consistait à juger de ce qui, pourtant, échappe par définition au jugement. Pour le dire en termes logiques, cela signifiait qu’on attribuait au sujet S “jugement” le prédicat P “impossible”, tout en étant nous-mêmes en train de juger. On faisait donc en fait ce que l’on disait impossible en droit : autrement dit, l’on montrait notre capacité à faire ce que l’on jugeait pourtant impossible de faire. Ce problème, qui s’articule donc autour des deux sens du “peut-on”, devait être au centre de votre problématique, et diriger l’ensemble de la réflexion.
Problématique et plan possibles
De manière ramassée, la problématique pour “De quoi ne peut-on juger ?” pouvait être formulée ainsi : Peut-on délimiter le domaine légitime de nos jugements alors même que le faire exige déjà de juger ?
Il fallait alors, comme à chaque fois, établir un plan en trois parties. Le suivant est une proposition : il n’est donc, à ce titre, ni exhaustif, ni le seul possible, avoir proposé un autre plan n’étant donc pas nécessairement un problème tant que votre problématique restituait la tension du sujet, et que votre plan était bien dialectique.
(I) Une première partie pouvait partir du plus simple en faisant remarquer, comme nous l’avons fait, qu’il existe de toute évidence des objets dont on ne peut juger, mais dont on sait simultanément qu’on ne peut juger et qu’on ne juge donc justement pas : ceux de la croyance par exemple, le jugement de la foi n’étant pas du même ordre que celui de la vérité dans les sciences naturelles (Pascal, Pensées, Lafuma 110) ; mais c’est également le cas des objets de la physique, qui progresse inlassablement tout en contenant des obstacles épistémologiques dûs, par exemple, à l’incapacité de la technique à suivre ce progrès et donc à participer à l’observation concrète qui permette à l’expérience de valider certaines hypothèses théoriques. Vous pouviez ainsi vous appuyer sur un philosophe comme Popper, qui, dans La logique de la découverte scientifique, pense le progrès continu de la science vers un jugement de plus en plus vrai, mais qui reste toujours à affiner ; des exemples d’histoire des sciences pouvaient ici se révéler fort utiles.
(II) Une deuxième partie pouvait alors remarquer le paradoxe intrinsèque à la première partie en en interrogeant les conditions de possibilité : comment sait-on, justement, qu’on ne peut juger de ce dont on ne peut juger ? C’est cette entreprise kantienne d’interrogation des conditions de possibilité de nos jugements, qu’ils soient théoriques ou pratiques, que vous pouviez donc déployer ici : on ne peut juger de certains objets, et la preuve que leurs domaines relèvent de l’injugeable porte un jugement particulier qu’il s’agissait d’expliquer (et qui est celui pour Kant, par exemple, du jugement critique de la raison elle-même sur ses propres capacités).
Cette dimension transcendantale pouvait – et devait – être élargie aux domaines des jugements moraux et juridiques, avec des auteurs comme Butler (puis-je juger moralement la violence, ou ne puis-je que l’expliquer, ce qui est un autre type de jugement ?) ou encore Montesquieu, qui insiste sur l’extension du pouvoir de juger : le juge ne peut juger par force, mais seulement par justice, et son domaine de compétence est donc circonscrit. Des exemples littéraires, cinématographiques ou encore sociologiques pouvaient compléter votre réflexion : par exemple, La Distinction de Bourdieu reproche à la Critique de la faculté de juger kantienne d’exiger une connaissance culturelle précise pour opérer un jugement de goût, et donc de délimiter le domaine du jugement esthétique de chaque individu en fonction de son seul capital culturel. Or, chacun d’entre nous n’a-t-il pas le droit de juger, à sa guise, une oeuvre d’art ?
(III) Si l’on a donc, au terme de ce II, délimité les domaines du jugement légitimes, comment expliquer en effet que l’on puisse quand même vouloir juger ce dont on ne peut juger ? Qu’on ait l’impossibilité de juger ne signifie en effet pas qu’on en ait l’incapacité : on peut vouloir s’exprimer sur l’existence de Dieu en pensant avoir de très bonnes raisons de le faire (pensons aux expériences mystiques, dont il est au fond assez difficile d’établir clairement qu’elles ne constituent pas un jugement de connaissance tant elles sont elles-mêmes inexplicables), ou encore, pour reprendre l’exemple ci-dessus, vouloir commenter une oeuvre d’art même lorsqu’on a pas les outils pour le faire (jugement esthétique). Tout l’enjeu est de comprendre ce qui légitime non plus notre incapacité à juger (I), mais notre impossibilité de le faire (II) alors même qu’on le souhaite (III).
La question est alors de pouvoir maîtriser ces envies de jugements en reconnaissant nos limites, comme y enjoignent les sceptiques, ou encore, à leur suite, Montaigne. Se demander “De quoi ne peut-on juger ?” est donc le premier fondement d’une éthique, et n’engage donc pas simplement simple question du jugement, mais également, plus généralement, celle de notre rapport au monde. Descartes et Spinoza permettaient alors de montrer, en distinguant l’erreur (domaine du jugement de connaissance) et la faute (domaine du jugement moral), qu’il est en réalité légitime de se tromper, c’est-à-dire de mal juger plutôt que de juger ce dont on ne peut juger, tant que l’on reconnaît par miroir que nous devons affiner notre jugement pour ne pas avoir à juger ce qu’on est pas en capacité intellectuelle de juger. La quatrième des Méditations métaphysiques montre ainsi que nous avons toujours une puissance de juger, et qu’il s’agit donc moins de savoir de quoi l’on peut juger, légitimement (possibilité) que de nous assurer d’avoir suffisamment affiné notre jugement pour le faire (capacité). Cette capacité peut alors être travaillée par tout un chacun, et ouvre donc la porte à un “bon sens” partagé par l’humanité entière, et non plus restreint aux capacités des individus en fonction de leur situation particulière.
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