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Le sujet : “Le court terme est-il l’ennemi du long terme ?”
Analyse du sujet ESH HEC ESSEC 2026 et problématique
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Sujet : Le court terme est-il l’ennemi du long terme ?
Le sujet interpelle d’emblée par sa formulation provocatrice. Poser le court terme comme ennemi du long terme, c’est suggérer une conflictualité structurelle entre deux horizons temporels de l’activité économique, une tension que les agents, les marchés et les États semblent vivre au quotidien. La métaphore guerrière n’est pas anodine : elle implique une incompatibilité, un sacrifice de l’un au profit de l’autre, voire une domination.
Mais attention au piège : un bon candidat ne se contentera pas de valider ou de rejeter cette thèse. Il faut questionner le présupposé lui-même. Le court terme et le long terme sont-ils vraiment deux horizons distincts, en opposition frontale ? Ou bien leur articulation est-elle plus subtile, parfois complémentaire, parfois dépassable par des institutions et des politiques adéquates ?
Plusieurs notions méritent d’être définies avec précision :
- Le court terme, en économie, renvoie à la période où certains facteurs sont fixes. Keynes y associe la demande globale comme déterminant de l’activité, tandis que les néoclassiques soulignent les rigidités qui empêchent l’ajustement immédiat des prix.
- Le long terme, lui, est l’horizon où tous les facteurs s’ajustent, où la croissance dépend des dotations en capital physique, humain et technologique. Entre les deux, certains économistes, notamment Edmund Phelps et Olivier Blanchard, ont théorisé un moyen terme où s’opèrent les ajustements progressifs.
La tension entre ces horizons irrigue toute la macroéconomie moderne. Elle est au cœur du débat entre Keynes et les classiques, entre relance et austérité, entre politiques monétaires accommodantes et rigueur budgétaire, entre préférence pour le présent des marchés financiers et investissements de long terme dans les infrastructures ou la transition écologique.
Problématique proposée : Dans quelle mesure la priorité donnée aux ajustements de court terme constitue-t-elle un obstacle aux équilibres de long terme, et comment les agents économiques et les institutions peuvent-ils dépasser cette tension pour inscrire leur action dans une temporalité cohérente ?
I. Le court terme comme menace structurelle pour le long terme : une tension fondatrice de la macroéconomie moderne
A. La domination du court terme dans les économies de marché : myopie des agents et instabilité financière
L’économie de marché est naturellement portée vers le court terme. Les agents économiques (ménages, entreprises, investisseurs) sont soumis à ce que Keynes appelait les “esprits animaux” (animal spirits). Ce sont des comportements dictés par les anticipations immédiates plutôt que par un calcul rationnel de long terme. Dans sa Théorie Générale (1936), Keynes souligne que les décisions d’investissement des entreprises dépendent d’une confiance fragile, sujette aux retournements brutaux de l’humeur collective.
Cette myopie est amplifiée par les marchés financiers. André Orléan, dans L’empire de la valeur (2011), montre que la finance est structurellement tournée vers la liquidité et le court terme. En effet, les investisseurs institutionnels raisonnent à l’horizon du trimestre, du rendement annuel, et non de la décennie. Keynes lui-même avait décrit le marché boursier comme un concours de beauté où chacun cherche à anticiper ce que les autres vont anticiper (logique auto-référentielle qui déconnecte les prix de la valeur fondamentale de long terme).
Cette “financiarisation” de l’économie, analysée par Thomas Philippon (Le capitalisme d’héritiers, 2007) ou plus récemment par Mathieu Couttenier et alii, se traduit par une sous-accumulation de capital productif : les entreprises privilégient le rachat d’actions (buybacks) et les dividendes au détriment de l’investissement en R&D et en équipements. Aux États-Unis, la part des profits redistribués sous forme de buybacks a dépassé 50 % des bénéfices des entreprises du S&P 500 dans les années 2010, au détriment de l’investissement productif.
B. La politique économique entre urgence conjoncturelle et sacrifice structurel
La conflictualité entre court et long terme se cristallise aussi dans la conduite des politiques économiques. La réponse aux crises conjoncturelles mobilise des instruments dont les effets de long terme peuvent être délétères.
L’exemple le plus canonique est celui du déficit budgétaire keynésien. La relance par la dépense publique, efficace à court terme pour soutenir la demande, alourdit la dette publique et peut compromettre la soutenabilité des finances publiques à long terme. C’est l’un des arguments centraux des économistes néo-classiques comme Alberto Alesina (Fiscal Adjustments, 2010) : les consolidations budgétaires, même douloureuses à court terme, restaurent la crédibilité et favorisent la croissance à long terme.
De même, la politique monétaire ultra-accommodante menée par les banques centrales depuis 2008 (taux directeurs proches de zéro, assouplissement quantitatif) a soutenu l’activité à court terme mais pourrait avoir alimenté des bulles d’actifs et une mauvaise allocation du capital. Le retour brutal à des taux élevés (2022-2023) a révélé les fragilités accumulées pendant une décennie de taux bas : effondrement des valorisations, stress bancaire (SVB, Signature Bank), resserrement du crédit.
C. La tragédie des horizons : le cas de la transition écologique
La conflictualité entre court et long terme trouve son expression la plus dramatique dans la question climatique. Mark Carney, alors gouverneur de la Banque d’Angleterre, a forgé en 2015 l’expression “tragedy of the horizon” pour désigner le fait que les coûts du changement climatique se manifestent à un horizon (50 à 100 ans) bien au-delà de celui des acteurs économiques et politiques (trimestres pour les entreprises, cycles électoraux pour les gouvernements).
Cette tragédie est au cœur des travaux de Nicholas Stern (The Economics of Climate Change, 2006) : le coût de l’inaction climatique est supérieur au coût de l’action, mais les bénéfices de la prévention sont différés alors que les coûts de transition sont immédiats. La préférence temporelle forte des agents, modélisée par un taux d’actualisation élevé, conduit à sous-investir dans la décarbonation, sacrifiant le long terme sur l’autel du court terme.
II. Le court terme comme condition du long terme : nuancer une opposition trop tranchée
A. “In the long run we are all dead” : l’urgence keynésienne comme condition de survie du capitalisme
La phrase la plus célèbre de Keynes “À long terme, nous serons tous morts” ne doit pas être lue comme un éloge du court-termisme, mais comme une mise en garde contre les politiques d’ajustement automatique prétendument vertueuses. Si l’on ne soigne pas les crises de court terme, il n’y a tout simplement pas de long terme économique possible.
La Grande Dépression des années 1930 l’a démontré avec brutalité : l’orthodoxie classique, qui préconisait de laisser les mécanismes de marché opérer leur auto-correction, a conduit à une déflation persistante, à la destruction du tissu productif et au chômage de masse. C’est précisément le traitement keynésien de court terme (le New Deal, la réforme bancaire, la relance budgétaire) qui a permis d’éviter l’effondrement irréversible du capitalisme. À court terme sauvé, long terme préservé.
La même logique vaut pour la gestion de la pandémie de Covid-19. Les plans massifs de soutien budgétaire mis en place en 2020-2021 (quoi qu’il en coûte en France, plans de relance européens, American Rescue Plan aux États-Unis) ont évité des faillites en cascade et préservé le capital humain et physique. L’économiste Olivier Blanchard a montré que, dans un contexte de taux d’intérêt réels négatifs, la dette publique de court terme pouvait s’avérer soutenable et ne pas pénaliser la croissance de long terme.
B. Les “stabilisateurs automatiques” et la complémentarité des horizons
La théorie économique a progressivement sophistiqué la relation entre court et long terme en identifiant des mécanismes par lesquels le soin apporté au court terme renforce les fondations du long terme. Les stabilisateurs automatiques (assurance-chômage, allocations sociales) amortissent les chocs conjoncturels sans attendre une décision discrétionnaire, préservant ainsi la demande et le capital humain en période de crise.
De même, Edmund Phelps (Mass Flourishing, 2013) a montré que les économies qui maintiennent un haut niveau d’emploi à court terme préservent le capital humain (les compétences se dégradent avec le chômage prolongé) et soutiennent l’innovation de long terme. L’hysteresis, théorisée par Laurence Ball et alii, désigne précisément ce phénomène par lequel une récession mal gérée à court terme laisse des cicatrices permanentes sur le PIB potentiel de long terme : chômage structurel, destruction de capacités, baisse du taux de participation.
C. La politique industrielle comme pont entre les deux horizons
L’exemple des politiques industrielles réussies illustre que l’articulation court/long terme n’est pas une impossibilité logique mais une question de design institutionnel. La Corée du Sud des années 1960-1980, analysée par Ha-Joon Chang (Kicking Away the Ladder, 2002), a su mobiliser des ressources à court terme (protection tarifaire, crédit orienté, champions nationaux) pour construire une compétitivité industrielle de long terme. L’État développeur a joué le rôle de coordinateur inter-temporel que le marché seul ne peut assurer.
Plus récemment, les travaux de Mariana Mazzucato (The Entrepreneurial State, 2013) montrent que les grandes innovations de long terme, à l’instar d’internet, GPS, smartphones) sont nées d’investissements publics de court terme dans la recherche fondamentale, sans rendement immédiat visible. L’État américain a assumé le risque de l’incertitude à long terme parce qu’il n’était pas soumis aux mêmes contraintes de liquidité que les acteurs privés. Court terme public et long terme privé peuvent ainsi se compléter.
III. Dépasser la dualité : pour une gouvernance économique réconciliant les horizons temporels
A. Réformer les institutions pour allonger l’horizon des décisions : banques centrales, règles budgétaires et gouvernance d’entreprise
Si la tension entre court et long terme est réelle, elle n’est pas une fatalité, elle est le produit d’institutions mal calibrées. La solution ne passe donc pas par l’élimination du court terme, qui serait indésirable et impossible mais par la construction de dispositifs institutionnels qui internalisent le long terme dans les décisions de court terme.
La banque centrale indépendante est l’exemple canonique d’une institution conçue pour arbitrer entre les deux horizons. En se voyant confier un mandat de stabilité des prix à moyen terme, la Réserve Fédérale américaine ou la BCE sont en principe protégées des pressions politiques de court terme. Les travaux de Kydland et Prescott (Rules Rather than Discretion, Prix Nobel 2004) ont théorisé la supériorité des règles pré-engagées sur les politiques discrétionnaires : en s’engageant de manière crédible sur un objectif de long terme, la banque centrale ancre les anticipations et améliore les résultats de court terme, cercle vertueux entre les deux horizons.
Au niveau des entreprises, la réforme de la gouvernance constitue un levier essentiel. L’essor de la notion de “partie prenante” (stakeholder), théorisée par Freeman (Strategic Management: A Stakeholder Approach, 1984) propose de substituer à la maximisation du profit trimestriel une conception élargie de la valeur, intégrant employés, communautés et environnement. Les travaux récents sur la finance durable (taxonomie européenne, reporting CSRD) visent à forcer les entreprises à intégrer les risques de long terme (climatiques, sociaux, etc) dans leurs décisions de court terme.
B. L’économie comportementale pour réconcilier préférence temporelle et intérêt de long terme
Une autre piste pour dépasser la dualité réside dans la mobilisation de l’économie comportementale (behavioral economics). Les travaux de Richard Thaler et Cass Sunstein (Nudge, 2008) montrent que les agents ne sont pas des maximiseurs rationnels d’utilité inter-temporelle : ils souffrent de biais cognitifs (biais du présent, hyperbolicité de la préférence temporelle) qui les conduisent à sous-peser les conséquences futures de leurs décisions.
L’architecture de choix (choice architecture) permet de corriger ces biais sans contraindre les individus : les plans d’épargne-retraite à adhésion automatique (Save More Tomorrow, Thaler et Benartzi, 2004) exploitent l’inertie des agents pour les faire épargner davantage, alignant leur court terme subi sur leur long terme souhaité. De même, la fiscalité carbone (prix du carbone) vise à internaliser dans les décisions présentes le coût des externalités futures, rapprochant ainsi les horizons temporels privés de l’horizon social.
C. La question du moyen terme comme horizon politique et économique : pour un nouveau cadre de gouvernance globale
La réconciliation des horizons temporels suppose enfin une révolution dans la gouvernance économique mondiale. Les grands défis du XXIe siècle (transition climatique, vieillissement démographique, révolution technologique de l’IA) sont des phénomènes de très long terme qui appellent des réponses coordonnées bien au-delà des cycles électoraux et des trimestres financiers.
Le rapport Draghi sur la compétitivité européenne (2024) propose précisément ce changement d’échelle : il plaide pour un investissement public massif de l’ordre de 800 milliards d’euros annuels à l’échelle européenne pour financer la transition énergétique et technologique, un engagement de long terme financé par des instruments communs (eurobonds) qui requiert de dépasser les contraintes budgétaires nationales de court terme. C’est le dépassement de la dualité par une institutionnalisation de l’horizon long au niveau supranational.
Dani Rodrik (The Globalization Paradox, 2011) va plus loin en théorisant la nécessité d’un “trilemme politique mondial” : les États doivent choisir entre mondialisation économique, souveraineté nationale et démocratie. La réconciliation des horizons temporels passe peut-être par une reconfiguration de ce trilemme : accepter des contraintes de souveraineté de court terme (coordination internationale, règles communes) pour préserver la capacité collective à agir sur le long terme. C’est le sens des grands accords climatiques, du cadre fiscal international de l’OCDE sur la taxation minimale des multinationales, ou encore de la régulation européenne de l’IA.
Conclusion
Le court terme n’est pas l’ennemi du long terme, il en est souvent la condition. Mais livré à lui-même, sans institutions pour canaliser ses effets, il devient effectivement sa propre négation : les marchés financiers myopes, les cycles politiques court-termistes et la “tragédie des horizons” climatique montrent que la tension existe, qu’elle est réelle et qu’elle produit des dommages considérables. La vraie question posée par ce sujet n’est donc pas tant celle de la conflictualité entre les deux horizons que celle des institutions capables de les réconcilier.
C’est en ce sens que l’économie politique retrouve toute sa pertinence : ni le marché seul, ni l’État providentialiste, mais un équilibre institutionnel subtil entre règles, incitations et coordination. Ce que Keynes avait peut-être déjà pressenti lorsqu’il écrivait, dans ses Essays in Persuasion (1931), que le problème économique n’était pas une fin en soi, mais le prélude à quelque chose de plus grand.
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