Président salvadorien lors d’une cérémonie officielle, devant des drapeaux nationaux.

La « bukélisation » du continent latino-américain désigne la diffusion régionale d’un style de pouvoir incarné par Nayib Bukele, président du Salvador. Depuis 2022, sa méthode sécuritaire radicale et son mépris assumé des contre-pouvoirs fascinent au-delà des frontières salvadoriennes. Si l’intention initiale était de protéger les citoyens de groupes malfaiteurs, la course à la « sécurité à tout prix » dans les pays d’Amérique latine bafoue aujourd’hui certains droits humains fondamentaux.

L’autoproclamé « dictateur cool » d’Amérique latine

Au Salvador, la dénommée « méthode Bukele » s’est construite autour d’événements tragiques. En effet, en mars 2022, face à une flambée d’homicides attribués aux maras, le président décrète un état d’exception, prolongé depuis. Les maras sont des gangs criminels ultra-violents, principalement présents en Amérique centrale, qui contrôlent des territoires entiers par l’extorsion, le trafic de drogue et une violence quotidienne exercée sur les populations civiles. Il est important de bien connaître ces groupes criminels pour parler de la « bukélisation ».

N’hésite pas à consulter cet article pour en savoir plus !

Les arrestations massives se sont alors multipliées et plus de 75 000 personnes ont été incarcérées en trois ans. En conséquence, le taux d’homicide a chuté de manière spectaculaire, passant de l’un des plus élevés au monde à moins de 3 pour 100 000 habitants en 2024.

Ce succès sécuritaire apparent repose sur plusieurs piliers. D’abord, une centralisation extrême du pouvoir, avec un affaiblissement du Parlement et de la Cour constitutionnelle. Ensuite, une communication politique inédite, souvent via les réseaux sociaux. Enfin, une rhétorique du « peuple honnête » opposé aux « ennemis intérieurs ». Le résultat de cette politique séduit une population traumatisée par des décennies de violence.

Cependant, cette efficacité a un coût. De nombreuses ONG et instances internationales documentent des détentions arbitraires, des violations des droits humains et une normalisation de l’exception. Bukele n’hésite pas à utiliser la menace contre les détracteurs de sa méthode. Il y a quelques jours, il a menacé de « libérer tous les prisonniers » dans « les pays disposés à les accueillir », à savoir ceux ayant dénoncé les actes de torture au sein de la CECOT (Centro de Confinamiento del Terrorismo).

Pourquoi la « bukélisation » séduit la région

L’expansion du modèle bukéliste ne relève pas du hasard. L’Amérique latine traverse une crise de confiance démocratique profonde. Les institutions apparaissent incapables de protéger en raison de taux de criminalité élevés, d’une corruption endémique et d’inégalités persistantes. Dans ce contexte, l’ordre devient une valeur cardinale dont s’emparent certains dirigeants politiques. C’est pourquoi plusieurs leaders ont observé et observent Bukele avec intérêt. En effet, ils y voient un récit politique gagnant qui se traduit par une efficacité rapide et une popularité durable.

En 2024, Bukele est réélu avec plus de 80 % des voix, malgré une réélection controversée constitutionnellement. Le 31 janvier 2025 marque un tournant pour le pays. En effet, la réforme abolissant la limite du nombre de mandats du chef de l’État est adoptée. Bukele peut ainsi se représenter indéfiniment.

Par ailleurs, il faut aussi tenir compte du facteur générationnel. Bukele séduit parce qu’il parle le langage des jeunes : réseaux sociaux, codes visuels dans des vidéos de propagande et confrontation directe. Cette modernité tranche avec les élites traditionnelles.

Il me semble que ce dernier point est important à souligner à l’oral ou à l’écrit. Le succès de Bukele auprès de certains citoyens salvadoriens ou plus généralement latino-américains ne s’explique donc pas uniquement par une analyse institutionnelle. Il tient aussi à sa capacité à incarner une figure d’autorité moderne, perçue comme efficace et proche du peuple, au point que certains acceptent, voire justifient, des entorses constitutionnelles au nom de l’ordre et de la sécurité.

En fait, la personnalisation du pouvoir transforme l’exception juridique (par exemple l’état d’exception) en solution acceptable, dès lors qu’elle est portée par une figure charismatique. Si tu arrives à expliquer cela en espagnol, tu auras un avantage considérable par rapport aux autres candidats !

L’Équateur : l’inspiration assumée

L’exemple équatorien illustre clairement la « bukélisation » de certains pays de la région. Élu en 2023, Daniel Noboa hérite d’un pays en crise sécuritaire. En janvier 2024, après l’évasion de Fito, le chef du gang Los Choneros, Daniel Noboa décrète l’état de conflit armé interne. En conséquence, l’armée investit les prisons, les rues et les ports. Les ressemblances avec le Salvador sont la militarisation, le discours de fermeté et la recherche d’un choc sécuritaire semblable à celui du Salvador. Noboa revendique d’ailleurs explicitement l’inspiration salvadorienne.

Pourtant, le contexte est différent. L’Équateur n’a ni l’histoire des maras ni la même centralisation institutionnelle. La violence est davantage liée aux cartels transnationaux et aux routes de la cocaïne. Cette comparaison montre que la « bukélisation » n’est pas un copier-coller, mais une adaptation locale. Dire cela au jury, c’est montrer que tu sais comparer sans généraliser.

Le Honduras : la tentation du modèle de « mano dura »

Le Honduras est un exemple particulièrement intéressant à développer. En effet, le cas du Honduras est très révélateur de la diffusion transpartisane du modèle bukéliste. Élue en 2021, comme figure de la gauche, Xiomara Castro n’incarnait a priori ni l’autoritarisme ni la militarisation du pouvoir.

Pourtant, face à l’emprise persistante des gangs, son gouvernement a instauré dès décembre 2022 un état d’exception partiel, régulièrement renouvelé. Celui-ci autorise des perquisitions sans mandat, le déploiement massif de l’armée et la suspension de certaines libertés fondamentales dans les quartiers les plus touchés par la violence. Sans reprendre la mise en scène spectaculaire de Bukele, certes, la présidente hondurienne adopte toutefois une logique similaire : accepter des entorses à l’État de droit au nom de l’efficacité sécuritaire.

Ce cas montre que le modèle ne séduit pas uniquement des dirigeants autoritaires de droite, mais aussi des leaders de gauche confrontés à l’échec des réponses institutionnelles classiques. La sécurité devient alors un terrain de convergence politique en Amérique latine.

L’Argentine : une « bukélisation » sans sécurité

L’Argentine offre un cas intéressant, souvent mal compris. Javier Milei n’a pas fait de la sécurité son axe central, mais il partage avec Bukele un rapport conflictuel aux institutions et une communication agressive. Certains politologues parlent de « bukélisation idéologique », fondée non sur la prison de masse, mais sur la délégitimation des corps intermédiaires.

Il faut donc bien retenir que l’Argentine n’est pas confrontée à une violence comparable. Ici, évoquer la « bukélisation » permet surtout de réfléchir à la circulation des styles politiques, plus qu’à des politiques publiques identiques.

« Bukélisation » ne signifie pas reproduction du modèle à l’identique

Ces exemples montrent aussi que le modèle salvadorien n’est pas transposable à l’identique d’un pays à un autre. En effet, son efficacité repose en grande partie sur des caractéristiques très spécifiques au Salvador. D’abord, la taille du pays. Avec un territoire réduit et une population d’environ 6,5 millions d’habitants, le Salvador permet un contrôle territorial, carcéral et militaire bien plus centralisé que dans des États vastes et fragmentés, comme le Mexique ou la Colombie.

Ensuite, la violence y était largement concentrée autour de structures criminelles identifiables, les maras, ce qui a facilité une réponse sécuritaire ciblée, même brutale. À l’inverse, dans des pays plus grands, la criminalité est souvent plus diffuse. Enfin, la centralisation extrême du pouvoir observée au Salvador serait politiquement et institutionnellement beaucoup plus coûteuse ailleurs.

Cette différence d’échelle explique pourquoi la « bukélisation » fonctionne davantage comme une source d’inspiration que comme un modèle exportable clé en main. Souligner cette non-transposabilité permet d’éviter toute généralisation abusive et de montrer au jury que tu sais penser la diversité des trajectoires latino-américaines. Cela peut être très pertinent de développer ce dernier point dans un deuxième temps à l’oral ou à l’écrit. Il introduit une nuance et remet en cause l’expression de « bukélisation » comme reproduction identique du modèle à d’autres pays. La réalité est plus complexe.

Une réponse autoritaire à des crises réelles

Il serait trop simple de réduire la « bukélisation » à un simple virage autoritaire. Elle répond à des attentes sociales profondes. Dans des sociétés marquées par la peur, la priorité donnée à la sécurité paraît rationnelle. Beaucoup de citoyens acceptent des restrictions de libertés en échange d’une vie quotidienne plus sûre.

Cependant, cette logique pose une question démocratique majeure : l’exception peut-elle devenir permanente ? Au Salvador, l’état d’exception dure depuis plus de trois ans.

Conclusion

La « bukélisation » du continent latino-américain traduit l’aspiration à l’ordre dans des sociétés fatiguées par la violence et la corruption. Elle masque aussi les causes structurelles de la violence, comme la pauvreté, les inégalités et l’exclusion. La prison massive ne remplace pas les politiques sociales. En sus, la « bukélisation » prospère surtout là où les contre-pouvoirs sont déjà fragiles. Là où la justice, la presse ou les ONG résistent, l’imitation reste partielle.

Pour finir, je pense qu’il est important de souligner qu’à force, les jurys finissent par se lasser des références mécaniques au Salvador et aux « méga-carceles », devenues des exemples réflexes dès qu’il est question de sécurité en Amérique latine. Tu as donc deux options si tu veux te démarquer le jour du concours. La première consiste à approfondir réellement le cas salvadorien et ses évolutions récentes, afin d’éviter les ponts aux ânes et les analyses simplistes. La seconde revient à déplacer le regard vers un autre pays où la méthode de Bukele a été partiellement adaptée pour montrer que l’enjeu sécuritaire constitue une dynamique régionale aux trajectoires cependant différenciées.

 

Voilà ! Tu en sais désormais davantage sur le phénomène d’expansion de l’enjeu sécuritaire en Amérique latine. J’espère que cela te sera utile, bon courage !